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Anne-Kristelle Carrier, Freiwillige von Bibliothek und Archiv Aargau: Sammlung sichtbar machen
Recherche aus dem Freiwilligenprogramm von Bibliothek und Archiv Aargau zum Fokusthema 2026 "Wahrheit oder Lüge".
Lors de la conférence de Téhéran de 1943, Churchill aurait dit à Staline:
[E]n temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’il convient de la dissimuler derrière un rempart de mensonges.
Ceci illustre bien la stratégie (dont la vaste campagne de désinformation "opération Bodygard") qu’il a employée pendant la Seconde Guerre mondiale. Il semblerait toutefois que la méthode employée par les Rheinfelder consistait plutôt à exposer un mensonge sur les remparts.
Pour ceux qui ne connaissent pas la légende, on dit que pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), un tailleur rusé aurait sauvé la ville de Rheinfelden. Les Suédois ayant traversé une bonne partie de l’Europe pour imposer la Réforme chez les princes catholiques, ils avancent à travers l’Allemagne pour atterrir dans le Fricktal (cette région était restée autrichienne tandis que le reste de l’Argovie faisait déjà partie de la Confédération, administrée tour à tour par Zurich, Berne et Lucerne). Puisque les canons et hallebardes n’en viennent pas à bout, la catholique Rheinfelden est donc assiégée. L’inévitable se produisit, et on en vint à manquer de vivres. Les habitants affamés cherchaient une solution pour faire lever le siège. C’est là qu’entre en scène notre tailleur. Depuis longtemps, les caves et les silos étaient vides. On avait abattu et mangé les animaux depuis longtemps. Notre héros eut alors l’idée de prendre des peaux de chèvre pour s’en faire un costume. Ainsi déguisé, il s’en alla bêler sur le mur d’enceinte de la ville, bien à la vue des assiégeants. Ceux-ci durent bien se rendre à l’évidence: si les Rheinfelder laissaient paître leurs chèvres sur les murs sans sourciller, c’est qu’ils avaient sûrement amplement de réserves pour tenir encore longtemps! Les Suédois décidèrent de lever le siège et c’est ainsi que le brave tailleur sauva la ville.
Il est difficile de savoir exactement à quel siège de Rheinfelden la légende du tailleur fait référence. Certains croient qu’il est question du siège de 1634, d’autres de celui de 1638. Aucune chronique, aucun livre d’histoire ne mentionne notre héros ou une chèvre sur les remparts. Quoi qu’il en soit, cette légende évoque les souffrances et difficultés qu’ont vécues les habitants de la ville aux mains des Suédois (en réalité, il y avait des Français et des Allemands parmi les assiégeants, mais tous ont été assimilés aux Suédois dans la mémoire collective). Ce fut une période où les habitants de Rheinfelden ont maintes fois connu la violence, la faim, le désespoir et qui, malgré tout, ont courageusement résisté des mois durant. Cette légende est un hommage à ces résistants farouches.
En mars 1634, les protestants assiègent Rheinfelden. La ville résiste 21 semaines, mais doit capituler en août faute de munitions et de provisions. Les Suédois pillent la ville et brûlent plusieurs bâtiments avant de quitter la ville dévastée. Pour ce qui est du siège de 1638, même si les Rheinfelder avaient d’abord gagné une bataille le 28 février grâce aux troupes bavaroises, ils ont à nouveau subi une lourde défaite le 3 mars. N’ayant pas trouvé d’autre épisode de siège à Rheinfelden pendant la période couvrant la guerre de Trente Ans, j’en conclus que cette légende ne repose pas sur des faits historiques. C’est aussi la conclusion de Valentin Zumsteg qui écrit dans la Neue Fricktaler Zeitung que cette légende a bien peu à voir avec la réalité.
Ce qui fait de l’histoire du héros de Rheinfelden un cas intéressant pour notre thème est qu’elle constitue un metamensonge (l’histoire d’un mensonge, ici, la ruse de la peau de chèvre, dans un autre mensonge, la légende elle-même) qui nous permet de nous questionner sur le mensonge à deux niveaux.
Dans l’histoire même, le subterfuge de la peau de chèvre pour créer une illusion chez les assiégeants et faire naître la désinformation dans leur camp permet au tailleur rusé de libérer la ville. La transmission de la fake news remontant la chaîne de commandement des assaillants jusqu’au sommet permit aux Rheinfelder d’épaissir la proverbiale brume de la guerre de Clausewitz pour gagner le conflit. Voici un brillant exemple de mensonge en contexte de guerre.
Celui-ci peut servir de stratégie, d’outil de désinformation pour créer la confusion chez l’ennemi ou encore comme outil de propagande pour galvaniser sa propre population. C’est un élément que l’on retrouve fréquemment dans les récits de guerre. Pensons seulement au cheval de Troie ou plus près de notre époque, à l’opération Mincemeat. Plusieurs auteurs, comme Sun Tzu et von Clausewitz, ont théorisé les fonctions du mensonge dans le cadre de la guerre.
Même si l’on peut affirmer que le tailleur s’est bel et bien servi d’une forme de mensonge comme arme de guerre, nous ne pouvons pas en dire autant sur les auteurs de la légende et leur ’hypothétique intention d’utiliser la légende elle-même comme arme de guerre. Effectivement, il n’y a de traces écrites de ce récit qu’à partir du XIXe siècle (et même s’il circulait déjà sous forme orale auparavant, elle ne daterait pas de l’époque de la guerre de Trente Ans). Les commentateurs estiment sa naissance à la fin du 17e ou le début du 18e siècle, soit des décennies après la guerre. La fonction de cette légende ne peut donc avoir eu pour but de tromper l’ennemi ni de galvaniser les troupes ou le peuple comme on aurait pu le croire de prime abord.
Comme pour beaucoup de légendes à motifs narratifs folkloriques qui présentent un héros populaire, la véracité du contenu importe peu. Sa fonction est plutôt de renforcer l’identité civique de la collectivité qui y est évoquée. Ici, le protagoniste est un personnage ayant des qualités que la ville de Rheinfelden valorise (intelligence, courage, solidarité), héros auquel les citoyens peuvent s’identifier. Les lecteurs ou auditeurs devraient aspirer à démontrer ces qualités.
Bien que ce ne soit peut-être pas l’objectif initial des auteurs, il est possible de se demander si la diffusion de cette légende au XIXe siècle a été détournée et utilisée pour alimenter le mouvement de "nation building" à une époque où la Confédération est en cours de construction (avec l’intégration du Valais, de Neuchâtel et de Genève en 1815) et est marquée par des conflits, des révolutions et de nombreux bouleversements politiques. Ce pays multilingue et multiconfessionnel est également entouré de voisins en pleine expansion sous le signe de l’État-nation.
Comment démêler le vrai du faux? Cet exercice s’avère ardu et, en définitive, peut-être pas aussi utile qu’on voudrait le croire. Ce qui l’est ici, c’est l’intention de ceux qui ont "menti". Il est intéressant de relever que d’autres légendes et chansons de tradition argovienne rapportent les évènements des sièges de Rheinfelden lors de la guerre de Trente Ans d’une manière idéalisée qui ne correspond pas vraiment aux faits historiques. Si cet épisode de l’Histoire vous intéresse, je vous propose la lecture de la tout aussi divertissante et pathétique de "Wie sich Rheinfelden durch List rettete," (parfois aussi appelée Der Lälle von Rheinfelden; il est question d’une vache maigre qu’on a nourrie du dernier quarteron de blé de la ville avant de la chasser hors des murs pour faire encore croire aux assiégeants qu’il y a encore des provisions) ou de la chanson “Schwedenlied” qui raconte les souffrances et la superbe des assiégés. Dans un registre plus terre-à-terre, pour un récit plus crédible des événements du siège de Rheinfelden par les Suédois, des Français et des Allemands en 1634, je vous recommande le plus digne de foi "Die Belagerung der Stadt Rheinfelden durch den Rheingrafen Johann Philipp im Jahr 1634" qui relate certains actes non moins héroïques que ceux de notre tailleur. Et pour ceux que ça intéresserait, il y a même une visite guidée sur le thème de notre héros de Rheinfelden. Il faut chercher “Sagenführung” – visite guidée des contes et légendes – parmi les visites guidées proposées pour participer à celle qui évoque cette légende).
Anne-Kristelle Carrier, Freiwillige von Bibliothek und Archiv Aargau: Sammlung sichtbar machen
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